ECOPHYTO : UN MÊME OBJECTIF, DE NOUVEAUX INDICATEURS ! (Volet 3 : les indicateurs)

Depuis le lancement du plan Ecophyto, le suivi se faisait principalement par un ensemble d’indicateurs portant sur l’intensité du recours aux produits phytopharmaceutiques : le Nombre de Dose Unité (NODU) et l’Indicateur de Fréquence de Traitements (IFT) et les quantités de substances actives vendues (QSA). Cependant, ces indicateurs présentaient certaines limites. En effet, ils ne permettaient pas de suivre l’impact des pesticides sur la santé et l’environnement. Ainsi, dans les dernières versions du plan, il a été ajouté des objectifs de suivi de ces risques et impacts. De plus, le NODU, l’IFT et les QSA doivent maintenant être déclinés selon les modes d’action des produits (herbicide, fongicide, insecticide, acaricide…) et leur catégorie (biocontrôle, faible risque, utilisables en agriculture biologique, produits cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR)). Des études mesurant l’évolution des pratiques des professionnels seront aussi réalisées régulièrement. L’unité de compte des certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques (CEPP) a également été ajouté comme indicateur de suivi de l’évolution des pratiques. Ce dernier volet sur Ecophyto fait le point sur tous ces indicateurs. (Lire aussi Ecophyto : un même objectif, de nouveaux indicateurs (Volet 1 : historique et objectifs) ! et Ecophyto : un même objectif, de nouveaux indicateurs (Volet 2 : outils mis en œuvre)

Les indicateurs d’utilisation

NODU : Nombre de Dose Unité

C’était l’indicateur principal de suivi du plan Écophyto depuis 2008. Il correspond à la surface qui serait traitée annuellement aux doses maximales homologuées. Rapporté à la surface agricole utile (SAU), il correspond au nombre de traitements appliqués à pleine dose sur une surface d’un hectare. Les NODU sont calculés à partir des données de vente des distributeurs de produits phytosanitaires.

Cet indicateur est maintenant décliné selon les principaux usages des produits de protection des cultures :

  • usages agricoles classiques ou foliaires ;
  • usages agricoles de traitements de semences ;
  • usages non agricoles amateurs ;
  • usages non agricoles professionnels ;

Les produits à usages mixtes (agricoles et non-agricoles) ont été ajoutés récemment dans le calcul du NODU « usages agricoles ». Jusqu’à présent, ils en étaient exclus alors que la principale utilisation était tout de même l’agriculture.

Deux autres déclinaisons du NODU sont également possibles :

  • par fonction (herbicides, fongicides, insecticides…) ;
  • selon les caractéristiques toxicologiques et écotoxicologiques des substances, permettant de veiller à ce que la réduction des produits phytopharmaceutiques ne s’accompagne pas d’une dégradation de leurs profils toxicologiques ou de leurs potentiels de contamination des milieux (sols, eaux,..).

Les produits de biocontrôle n’entrent pas dans le calcul du NODU classique. Un NODU vert biocontrôle a été mis en place. Il est calculé sur les ventes des produits issus de la liste des produits de biocontrôle.

En 2018, le NODU agricole en France est de 6,5 traitements à pleine dose par hectare. Mais il s’agit d’une moyenne, le chiffre est très variable d’une culture à l’autre. Il a connu une hausse de 24% par rapport à 2017.

Evolution du NODU depuis la mise en place du plan Ecophyto © Ministère de l’Agriculture

Plusieurs facteurs sont à l’origine de la forte augmentation du NODU en 2018. Tout d’abord, les conditions climatiques ont été favorables au développement de maladies et ravageurs. De plus, les producteurs ont anticipé leurs achats de PPP suite à l’annonce de la hausse de la redevance pour pollution diffuse prévue au 1er janvier 2019.

Sur le long terme, l’augmentation de 25% du NODU s’explique par le fait que certaines molécules très efficaces mais toxiques ont été interdites. Elles ont été remplacées par des produits généralement à toxicités moins élevées mais ayant des efficacités moindres. Ces traitements sont donc utilisés plus fréquemment et en plus grandes doses.

IFT : Indicateur de Fréquence de Traitements

L’Indicateur de Fréquence de Traitements phytosanitaires (IFT) est un indicateur de suivi de l’utilisation des PPP à l’échelle de l’exploitation agricole ou d’un territoire. Il comptabilise le nombre de doses de référence utilisées par hectare au cours d’une campagne culturale.

Il peut être décliné par grandes catégorie de produits (herbicides ; fongicides ; insecticides et acaricides ; autres produits).

Pour un exploitant agricole, l’IFT permet d’évaluer ses progrès en termes de réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques. Il permet également de situer ses pratiques au regard de celles du territoire et d’identifier les améliorations possibles.

Les résultats des fermes DEPHY concernant les IFT sont encourageants. Pour toutes les filières, ils sont significativement orientés à la baisse par rapport à l’entrée des fermes dans le réseau.

Diminution significatives du nombre de traitement car aux nouvelles pratiques testées dans les fermes du réseau DEPHY © Ministère de l’Agriculture

QSA : Quantité de Substances actives

Cet indicateur correspond à la somme des quantités de substances actives vendues sur un territoire donné. Elle additionne indistinctement des substances actives formulées à quelques grammes par hectare à plusieurs kilogrammes par hectare. En raison de ces différentiels de doses d’utilisation entre les produits, la QSA biaise la représentation des pratiques agricoles. En effet, la réduction de 50% d’un produit utilisé à faible grammage/ha n’aura que très peu d’effet sur l’évolution des ventes, et inversement.

Le Comité d’Orientation Stratégique a indiqué que la QSA vendue en 2018 a progressé de 21% par rapport à 2017 et atteint 85 876 tonnes. Cependant, il souligne une baisse des QSA de 9% pour les substances CMR1 et 15% pour les substances CMR2 (substances « cancérigènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction) entre 2009-2011 et 2016-2018.

Entre 2018 et 2019, 38 substances préoccupantes ont d’ailleurs été retirées au niveau européen. La France a aussi décidé unilatéralement du retrait du métam-sodium, de l’époxiconazole, et des néonicotinoides et apparentés.

Par ailleurs, les ventes de produits de biocontrôle ont presque doublé (+85 %) en moyenne triennale, entre 2009-2011 et 2016-2018.

Évolution des QSA concernant les produits de biocontrôle à faible risque © Ministère de l’Agriculture

Les indicateurs de risques : une harmonisation au niveau européen

En 2019, deux indicateurs de risques ont été définis. La Commission européenne et les États membres doivent publier annuellement l’évolution de ces deux indicateurs.

Le premier indicateur (HRI1) correspond à la somme des quantités de substances actives vendues en année n, pondérée par les coefficients liés à leur classification.

HRI 1 – Détail par groupe en France

Groupe 1 (substances à faible risque) : nette progression des ventes depuis 2011

Groupes 2 (substances approuvées) et 3 (substances approuvées dont on envisage la substitution) : ventes stables

Groupe 4 (substances non approuvées au niveau européen) : ventes en forte diminution depuis 2015 en raison de la diminution des dérogations accordées pour ces substances et des ventes associées. En 2018, aucune dérogation n’a été accordée à des produits contenant des substances appartenant à ce groupe.

Le second indicateur (HRI2) correspond à la somme du nombre des dérogations d’urgence accordées en vertu de l’article 53 du règlement 1107/2009, dites « dérogations 120 jours », pondérée par le coefficient lié à la classification des substances concernées par chacune de ces dérogations.

2012 et 2016 : augmentation liée au nombre croissant de dérogations dans un contexte de retrait de substances et d’impasses temporaires pour les producteurs.

Depuis 2016 : diminution grâce au renforcement des exigences pour l’autorisation des produits selon cette procédure.

Pour en savoir plus sur ces indicateurs de risques

Les indicateurs d’impacts

Un dispositif de pharmacovigilance a été lancé. Il a pour objectif de détecter au plus tôt les signaux qui peuvent amener à prendre des mesures de prévention ou de limitation des risques liés aux PPP. Il repose sur trois modalités complémentaires : un réseau d’organismes de surveillance ou de vigilance, des études ad hoc et le recueil de signalements spontanés. Le dispositif concerne à la fois la contamination des milieux, l’exposition et les impacts sur les organismes vivants dont l’Homme et sur les écosystèmes, ainsi que les phénomènes d’apparition de résistances.

L’Anses met à disposition l’ensemble des données qu’elle recueille par l’intermédiaire de fiches descriptives synthétiques dédiées chacune à une substance active.

En savoir plus sur ce dispositif

Les indicateurs d’évolution des pratiques

Les enquêtes sur les « pratiques culturales » donnent des indications sur l’évolution des pratiques.

Le plan Ecophyto II+ prévoit si possible de les compléter par des indicateurs (exemples : taux de SAU en agriculture biologique, port des EPI, recours à la formation, utilisation d’OAD, implantation de surfaces d’intérêt écologique, rotations culturales, travail du sol, associations culturales, plantes de couverture…). Entre le 1er janvier et le 1er juillet 2019, le nombre d’exploitations engagées dans la certification environnementale (HVE) a augmenté de 46%. Pour l’agriculture biologique, c’est 13% d’exploitations engagées supplémentaires entre 2017 et 2018 (soit 41 600 exploitations fin 2018).

Des indicateurs socio-économiques seront également consolidés et développés : organisation du travail, performance économique des exploitations, part des produits phytopharmaceutiques dans les charges de l’exploitation, indice de prix des intrants…).

Conclusion

L’objectif de réduire de 50% l’usage des produits phytosanitaires d’ici 2025 semble à l’heure actuelle difficile à atteindre. Le bilan du plan, si on se base uniquement sur les indicateurs d’utilisation, est plutôt négatif… C’est d’ailleurs le constat qu’en fait Pierre-Étienne Bisch, coordinateur interministériel du plan de réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires dans une note d’étape paru le 20 avril dernier : « Le plan Écophyto, qui affiche des objectifs chiffrés de réduction et met en avant des moyens centrés sur ce seul objectif chiffré passe en partie à côté de la question et ne porte pas la reconception du système qui permettrait, entre autres, de réduire l’usage de produits phytopharmaceutiques [PPP] »

Pourtant, l’ajout de nouveaux indicateurs sur les risques et impacts ainsi que sur l’évolution des pratiques agricoles ouvre de nouvelles perspectives ! Ces indicateurs montrent que le système évolue vers plus de sécurité pour la santé humaine et l’environnement. Néanmoins, lors des échanges avec les acteurs, le coordinateur a noté de fortes résistances au changement chez certains acteurs. Un ensemble d’actions doivent donc être mises en place ou renforcées, selon lui, pour engager réellement le changement de pratiques. La formation professionnelle et la formation initiale constituent des enjeux essentiels. La recherche de solutions efficaces à proposer aux producteurs parait également essentielle et les efforts de R&D doivent être maintenus !


Sources :

Ecophyto : note de suivi 2018-2019

Réduction des pesticides : les indicateurs de risque harmonisés établis au niveau européen


Ce billet a été rédigé conjointement par Marie Turner et Juliette Clément.

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Marie Turner
Votre contact : Marie Turner
Responsable R&D Protection et Nutrition des Plantes Spécialisée dans les interactions plantes-microorganismes, qu’ils soient bénéfiques ou pathogènes pour les plantes, Marie est une phytopathologiste qui travaille à la recherche de solutions de protection des plantes pour une agriculture durable.